Adolf Hitler n’a pratiquement jamais bu une goutte d’alcool. Ni vin, ni bière, ni champagne. Et c’est sous son autorité qu’a été organisé le plus grand transfert de vin de l’histoire européenne, région par région, bouteille par bouteille, avec des factures et des tampons.
Le plus troublant dans cette affaire, c’est qu’elle n’a presque rien eu d’un pillage à la hache. C’était une opération commerciale, menée par des marchands de vin en uniforme.
Trois négociants allemands, trois régions, une seule mission
Dès l’été 1940, l’Allemagne nomme des responsables du vin, les Weinführer, un par grande région. Heinz Bömers prend Bordeaux, Otto Klaebisch la Champagne, Adolph Segnitz la Bourgogne. Aucun des trois n’est un militaire de carrière. Ce sont des négociants, choisis précisément parce qu’ils connaissent le vin français mieux que personne, et souvent parce qu’ils travaillaient déjà avec les maisons françaises avant la guerre.
Leur mission officielle : acheter. Leur mission réelle : acheter à un prix fixé par l’occupant, dans des quantités fixées par l’occupant, avec une monnaie dont l’occupant fixait le taux de change. On appelle ça un achat quand c’est toi qui tiens le stylo.
À Bordeaux, un pillard qui protégeait les Rothschild
Heinz Bömers est nommé en mai 1940, juste après l’armistice. Il a quarante-sept ans et dirige Reidemeister et Ulrichs, la plus grosse maison d’importation de vin d’Allemagne. Sa famille a possédé Château Smith Haut Lafitte avant que la France ne le confisque au lendemain de la Première Guerre mondiale, ce qui donne à sa nomination un arrière-goût de revanche personnelle.
Bömers pose ses conditions avant d’accepter. Il refuse d’être payé par le régime et finance lui-même ses opérations, il refuse de porter l’uniforme, et il exige le droit d’intervenir si les troupes allemandes se comportent mal dans les propriétés. Ce dernier point n’a rien d’anecdotique. Philippine de Rothschild a plus tard décrit Bömers comme un sauveur pour sa famille.
Ça n’en fait pas un résistant pour autant. Dans une seule transaction, il achète l’équivalent d’un million de bouteilles de vin ordinaire qui dormait dans les chais bordelais. Les Allemands avaient leur volume, les Bordelais écoulaient des stocks invendables et gagnaient du temps pour leurs grands crus. Toute l’ambiguïté de l’Occupation tient dans cette phrase.
En Champagne, quatre cent mille bouteilles par semaine
Otto Klaebisch est un cas encore plus particulier. Avant la guerre, il représentait la maison Lanson. Il connaît la Champagne, il connaît les familles, il parle français. L’occupant le nomme sonderführer, responsable des caves champenoises, et il goûte personnellement chaque expédition destinée aux troupes allemandes.
Les chiffres donnent le vertige. Klaebisch réclame jusqu’à quatre cent mille bouteilles par semaine. Sur l’ensemble de l’Occupation, l’Allemagne exige vingt-cinq millions de bouteilles de champagne, et impose à la région de maintenir au moins deux mille cinq cents ouvriers au travail, dont cinq cents cavistes, pour tenir la cadence.
Il faut se représenter la scène. Le pays est occupé, rationné, une partie des hommes est prisonnière en Allemagne, et la Champagne tourne à plein régime pour fournir les mess d’officiers de la Wehrmacht. Pendant ce temps, de l’autre côté de la Manche, Churchill vidait sa bouteille de Pol Roger quotidienne en préparant le débarquement.
Le comité né sous l’Occupation qui dirige encore la Champagne
C’est là que l’histoire devient vraiment intéressante. Face à Klaebisch, les Champenois comprennent qu’ils ne tiendront pas en ordre dispersé. Le 10 avril 1941, Robert-Jean de Vogüé, directeur de Moët et Chandon, réunit vignerons et négociants. Trois jours plus tard, le 13 avril 1941, naît le Comité interprofessionnel du vin de Champagne.
Officiellement, c’est un organe de coordination qui simplifie la vie de l’occupant. Officieusement, c’est un bouclier. Le comité négocie, ralentit, obtient le droit de vendre un quart de la production annuelle à des civils en France, en Belgique, en Suède et en Finlande, et sert accessoirement de canal de renseignement. Le CIVC existe toujours. L’institution qui défend aujourd’hui l’appellation champagne dans le monde entier est née sous le nez d’un officier allemand.
Condamné à mort pour du champagne
Robert-Jean de Vogüé n’était pas seulement un négociateur habile. C’est lui qui, en 1936, avait lancé commercialement le Dom Pérignon, la première cuvée de prestige vendue au public. Pendant l’Occupation, il organise la résistance champenoise.
Le 24 novembre 1943, il est arrêté. Le détail mérite d’être noté : il est arrêté dans le bureau même d’Otto Klaebisch. Jugé à Reims, il est condamné à mort.
Cinq jours plus tard, Maurice Leflond, secrétaire du CIVC, lance un ordre de grève sur toute la région. La Champagne s’arrête. Les Allemands, qui ont besoin de leurs vingt-cinq millions de bouteilles, reculent et commuent la peine. De Vogüé passera le reste de la guerre déporté, de Karlsruhe à Rheinbach, puis de Ziegenhain à Rheinberg. Il sera libéré en mai 1945.
Un homme a échappé à l’exécution parce que des ouvriers ont cessé de remplir des bouteilles.
Les murs qui sentaient le vin
Pendant ce temps, dans les caves, on trichait. Des vignerons ont monté de fausses cloisons devant leurs meilleurs crus, les ont salies et vieillies artificiellement, y ont installé des toiles d’araignée et empilé devant des bouteilles sans intérêt. D’autres ont maquillé les étiquettes, transformant sur le papier des grands crus en vins de table.
La méthode n’a pas toujours fonctionné et certains murs ont été éventrés. Mais assez de bouteilles ont survécu pour que des millésimes d’avant-guerre circulent encore aujourd’hui dans les ventes aux enchères. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que le vignoble français fait passer la récolte avant la guerre, on vendangeait déjà sous les bombes en 1914.
Ce qu’on a retrouvé dans la montagne d’Hitler
Hermann Göring, lui, ne se cachait pas. Il s’est constitué une cave privée gigantesque, entièrement composée de bouteilles françaises confisquées, dont il garnissait ses résidences et son train personnel. Le vin comme butin de guerre assumé, dans la meilleure tradition des puissants, exactement comme Staline entassait ses crus géorgiens.
En mai 1945, les troupes alliées, françaises et américaines, entrent dans le refuge montagnard d’Hitler à Berchtesgaden et dans le nid d’aigle. Elles y découvrent des dizaines de milliers de bouteilles pillées. Le vin français est rentré chez lui dans des camions militaires, quatre ans après en être parti dans des wagons.
Ce que cette histoire dit du vin
On peut piller de l’or, il reste de l’or. On peut voler des tableaux, ils restent des tableaux. Le vin, lui, était la seule richesse française qu’on pouvait faire disparaître simplement en la buvant. C’est précisément pour ça que la bataille pour le sauver s’est menée bouteille par bouteille, par des gens qui ont risqué leur vie pour des caisses en bois et des murs en plâtre.
La prochaine fois que tu croises un bordeaux ou un champagne d’avant 1945 sur une carte des vins, souviens-toi qu’il n’a pas seulement traversé le temps. Il a traversé quelqu’un qui voulait le boire à ta place.
Il reste beaucoup d’histoires comme celle-là, et elles sortent d’abord par mail 👇
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