Churchill buvait une bouteille de Champagne par jour. Et il dirigeait le monde libre en même temps.

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Il y a des hommes qui boivent. Et puis il y a Winston Churchill, qui buvait à un niveau qui devrait être biologiquement incompatible avec le fait de diriger un pays en guerre, d’écrire des discours qui ont changé l’histoire, de remporter un Prix Nobel de Littérature, et de tenir tête à Adolf Hitler pendant cinq ans.

La légende dit qu’il a consommé 42 000 bouteilles de Pol Roger au cours de sa vie. Même la maison Pol Roger tempère ce chiffre en précisant que Churchill n’a découvert leur Champagne qu’en 1908, à 34 ans. Ce qui ramènerait la consommation à « seulement » 467 bouteilles par an sur les 56 années restantes de sa vie, soit un peu plus d’une bouteille par jour.

Voilà l’homme.

La journée type de Churchill, minute par minute

Pour comprendre l’ampleur du personnage, il faut regarder de quoi était faite une journée ordinaire de Winston Churchill. Et c’est là que les choses deviennent vraiment intéressantes.

Churchill travaillait au lit jusqu’à midi, dictant des mémos, lisant des rapports, fumant ses premiers cigares. Il commençait sa journée par un « Papa Cocktail », un whisky Johnnie Walker légèrement dilué à l’eau qu’il gardait sur sa table de nuit et qu’il sirotait toute la matinée. Il avait rebaptisé ce rituel son « rince-bouche ». Une façon poétique de dire qu’il buvait de l’alcool avant le petit déjeuner, mais très allongé.

Au déjeuner, du Champagne. Toujours du Champagne, presque invariablement du Pol Roger. Il prenait également un verre de Hock, un vin blanc allemand, avec son repas. Le déjeuner se terminait invariablement avec du porto, du brandy et un cigare.

En milieu d’après-midi, vers 17 heures, il reprenait un petit whisky-soda avant de faire une sieste d’une heure trente. Ce repos lui permettait, disait-il, de travailler « un jour et demi par tranche de 24 heures ». Pendant la guerre, il tenait parfois des conseils de guerre depuis son bain.

Le dîner avait lieu à 20 heures, accompagné de Bordeaux rouge, ce que les Anglais appellent le « claret ». Après minuit, le cognac et les cigares prenaient le relais. Puis, avant de dormir, retour au whisky-soda.

Un matin à la Maison Blanche en 1941, où il séjournait pour rencontrer Roosevelt, Churchill demanda au majordome Alonzo Fields de lui faire monter dans sa chambre, avant le petit déjeuner, un grand verre de sherry. Sa justification fut d’une logique implacable : il avait une guerre à mener et avait besoin de force pour le combat.

La rencontre qui a changé tout

L’histoire de Churchill et du Pol Roger commence précisément le 12 novembre 1945, quelques mois après la fin de la Seconde Guerre mondiale. Un déjeuner officiel est organisé à l’ambassade britannique de Paris, pour commémorer l’armistice. Churchill est là, au côté de l’ambassadeur Duff Cooper.

C’est lors de ce repas que le Pol Roger millésime 1928 est servi. Et c’est lors de ce même repas que Churchill rencontre Odette Pol Roger, la belle-fille du fondateur de la maison, une femme de 34 ans qui avait servi comme courrier pour la Résistance pendant la guerre. Churchill, selon les témoins, est immédiatement subjugué par son élégance et sa beauté.

Ce qui commence comme un flirt inoffensif, agréé par Mme Churchill elle-même, devient une amitié profonde et durable qui va lier les deux familles pour des décennies. Chaque année, le jour de l’anniversaire de Churchill, Odette Pol Roger lui envoyait une caisse de millésime 1928, jusqu’à épuisement des stocks en 1953. Elle passa ensuite au millésime 1934, et continua jusqu’à la mort de Churchill en 1965.

Pour sa part, Churchill qualifiait le Pol Roger de « l’adresse la plus délectable du monde ». Il donna ce nom à l’une de ses juments de course, qui triompha à Kempton Park en 1953, l’année du couronnement d’Elizabeth II.

Ce qu’il disait lui-même de son rapport à l’alcool

Churchill était conscient de sa réputation et en jouait avec un sens de la formule qui fait encore sourire aujourd’hui.

Sa citation la plus célèbre sur le sujet : « J’ai retiré plus de l’alcool qu’il n’en a retiré de moi. »

Sur son rapport matinal au whisky : « Quand j’étais plus jeune, je m’étais fait une règle de ne jamais prendre de boisson forte avant le déjeuner. C’est maintenant ma règle de ne jamais le faire avant le petit déjeuner. »

Sur l’eau : « Quand j’étais jeune sous-officier pendant la guerre d’Afrique du Sud, l’eau n’était pas potable. Pour la rendre agréable au goût, nous avons dû ajouter du whisky. Avec un effort diligent, j’ai appris à l’aimer. »

Sur le Champagne et la guerre, une phrase attribuée à Napoléon mais que Churchill aimait citer : « En victoire, tu mérites le Champagne. En défaite, tu en as besoin. »

L’anecdote la plus connue est celle qui l’oppose à Lady Astor, figure du Parti conservateur britannique et militante pour la tempérance. Elle l’interpelle lors d’un dîner : « Vous, M. Churchill, êtes ivre. » Churchill répond sans hésiter : « Et vous, Madame, vous êtes laide. Mais moi, demain matin, je serai dégrisé. »

La dépense qui faillit le ruiner

Ce que beaucoup ignorent, c’est que la passion de Churchill pour l’alcool a failli le ruiner financièrement. En 1936, alors qu’Hitler montait en puissance en Allemagne et que Churchill n’était qu’un parlementaire en disgrâce, il devait à son marchand de vin l’équivalent de 75 000 dollars d’aujourd’hui. Il était également endetté auprès de son tailleur, de son horloger et de son imprimeur. Mais son style de vie de gentleman campagnard propriétaire de chevaux de course continuait de plus belle.

Un livre entier a été consacré à ce paradoxe : « No More Champagne : Churchill and His Money », de David Lough, qui titre sur la formule qu’utilisait Churchill pour se résoudre à dépenser moins. Formule qu’il ne respecta jamais vraiment.

Ce que les médecins en pensaient

Les médecins de Churchill étaient dans une position délicate. Son état de santé général restait remarquablement bon malgré une consommation qui aurait mis à terre n’importe quel autre homme. Eleanor Roosevelt, qui l’hébergeait régulièrement à la Maison Blanche, était « stupéfaite que quelqu’un puisse fumer autant et boire autant et rester en parfaite santé. »

Franklin Roosevelt lui-même avait besoin de plusieurs nuits de dix heures pour récupérer de ce que ses collaborateurs appelaient les « heures Winston », ces dîners qui s’étiraient jusqu’à deux ou trois heures du matin avec cognac et cigares.

À un moment, ses médecins parvinrent à lui imposer une concession : il remplaça le cognac du soir par du Cointreau, jugé plus léger. Ce fut apparemment leur seule victoire.

La cuvée immortelle

Quand Churchill meurt en janvier 1965, la maison Pol Roger prend une décision symbolique : elle borde d’un liseré noir toutes ses étiquettes destinées au marché britannique. Un deuil national exprimé en étiquettes de Champagne.

Dix ans plus tard, en 1975, la maison crée sa cuvée de prestige et la baptise « Cuvée Sir Winston Churchill ». Elle est élaborée pour honorer les qualités que Churchill recherchait dans son Champagne : robustesse, caractère plein, maturité relative. Un assemblage de Pinot Noir et de Chardonnay, élevé au minimum dix ans en cave à 33 mètres sous le niveau de la rue à Épernay. Disponible uniquement en magnum à ses débuts, elle est aujourd’hui l’une des cuvées de prestige les plus recherchées au monde, autour de 200 à 300 euros la bouteille.

C’est probablement l’hommage le plus durable jamais rendu par une maison de Champagne à un client. Et certainement le plus mérité.

Ce que cette histoire dit du vin

Il serait tentant de moraliser sur Churchill et l’alcool. Ce serait à côté du sujet.

Ce que cette histoire illustre, c’est quelque chose de plus précis : le vin et le Champagne ont accompagné l’un des moments les plus sombres et les plus décisifs de l’histoire moderne. Pas comme une échappatoire. Pas comme un vice. Mais comme une composante naturelle de la vie d’un homme qui travaillait seize heures par jour, prenait des décisions qui engageaient des millions de vies, et trouvait dans ce rituel quotidien une continuité, une normalité, dans un monde qui n’en avait plus aucune.

Churchill buvait pendant la guerre pour exactement la même raison qu’il travaillait dans son bain, dictait des mémos en pyjama et faisait la sieste à 17 heures : parce que c’était lui. Et lui a gagné.

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