La guerre peut attendre, mais pas les vendanges !

En 413, les Wisigoths ont pris Narbonne parce que les habitants étaient aux vendanges. Certaines priorités ne changent pas.

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En 413 après Jésus-Christ, le roi wisigoth Athaulf entre dans Narbonne. La ville est l’une des plus puissantes de Gaule, ancienne capitale romaine, carrefour commercial entre l’Espagne et l’Italie. Et elle tombe sans résistance. Pourquoi ? Parce que les habitants étaient aux vendanges.

Le chroniqueur Hydace le note sobrement dans ses écrits : les Wisigoths sont entrés à Narbonne « au temps des vendanges ». La ville ouverte, les défenseurs dans les vignes, les envahisseurs qui s’installent tranquillement. On imagine mal une capitale romaine tomber par distraction, et pourtant.

Moralité : en Gaule, même face à une armée barbare, la vigne passe avant la guerre.

Ce n’est pas un accident isolé. C’est un trait de caractère vieux de seize siècles.

Narbonne, deuxième édition

L’histoire se répète d’ailleurs à Narbonne en 719, avec les Sarrasins cette fois. Selon la légende locale, les troupes musulmanes venues de la péninsée ibérique entrent dans la ville en profitant de l’ouverture des portes au moment des vendanges, au début de l’automne. Même scénario, même saison, même ville, trois cents ans plus tard.

À ce stade, on pourrait se demander si les habitants de Narbonne avaient envisagé de simplement fermer les portes en septembre. Visiblement non. Les vignes n’attendaient pas.

1914 : « Nous serons rentrés pour les vendanges »

Quinze siècles après Athaulf, l’histoire se rejoue sous une forme différente. Le 2 août 1914, la mobilisation générale est proclamée. Des millions d’hommes quittent leurs villages, leurs familles et leurs vignes. Les soldats vignerons partent en criant qu’ils seront de retour pour les vendanges, convaincus que la guerre sera courte.

Ils avaient tort sur la durée. Mais ils avaient raison sur le vin.

Parce que le vin, lui, n’a pas attendu. Dès le mois d’août 1914, les vignerons du Midi offrent spontanément 200 000 hectolitres aux soldats victorieux de la Marne. Un geste patriotique, certes, mais aussi un calcul pragmatique : la récolte 1914 s’annonçait exceptionnelle, les caves débordaient, et autant que ce vin serve à quelque chose.

L’armée française ne tarde pas à comprendre l’intérêt de la chose. Un quart de litre de vin par jour en 1914, un demi-litre en 1916, un litre en 1918 : telle est la ration officielle du poilu. Le vin n’est pas perçu comme un luxe mais comme une nécessité militaire, une source d’énergie, un rempart contre le typhus dans des tranchées où l’eau est souvent contaminée, et surtout un remède contre le cafard, l’ennui et la peur.

Le maréchal Joffre rend gloire au « Général pinard qui a soutenu le moral des troupes ». Pétain écrit que le vin a « largement concouru à la victoire ». Des généraux qui font l’éloge du vin dans leurs rapports de guerre. La France est la France.

Vendanger sous les bombes

Le paradoxe le plus saisissant de toute cette histoire, c’est ce qui se passe en Champagne pendant la guerre. Le vignoble champenois est en pleine zone de combat. Les tranchées traversent les vignes. Les obus tombent sur les caves. Et pourtant les vendanges continuent.

En octobre 1914, les vendangeurs du Clos Pommery à Reims récoltent le raisin sous une pluie de bombes. Ils sont là, dans les vignes, à ramasser les grappes pendant que le front est à quelques kilomètres. Parce que la récolte ne peut pas attendre. Parce que si on ne ramasse pas le raisin maintenant, il n’y aura pas de champagne cette année. Et ça, c’est inacceptable.

Des soldats sont envoyés en permission spéciale pour participer aux vendanges. L’armée accorde des congés agricoles pour que les vignes ne meurent pas. La guerre peut peut-être se permettre une pause de quelques semaines. La vigne, non.

Ce que ça dit des Français

Il y a quelque chose de profondément révélateur dans cette constance. Depuis les Gaulois qui ont transmis la viticulture aux Romains jusqu’aux poilus qui négocient des permissions pour vendanger, la relation des Français avec la vigne n’est pas une question de goût ou de culture. C’est une priorité existentielle.

Les habitants de Narbonne en 413 ne sont pas des irresponsables qui oublient de défendre leur ville. Ce sont des gens qui comprennent que si la récolte est perdue, c’est l’année entière qui est perdue, guerre ou pas. Les vignerons champenois de 1914 qui récoltent sous les bombes ne sont pas courageux au sens militaire du terme. Ils sont vignerons. Et un vigneron vendange.

La guerre peut attendre. La vigne, jamais.

Note pour les prochains envahisseurs : attendez juste le début des vendanges.

Bois, partage, recommence. 🐸

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