On a ouvert la cave secrète de Staline. Il y avait 40 000 bouteilles dedans.

40 000 bouteilles. Des Bordeaux impériaux volés aux tsars. Des vins géorgiens du XIXe siècle. Planqués dans une cave de Tbilissi depuis la mort de Staline en 1953. La Géorgie vient d'ouvrir la porte.

Rate this post

Il y a des nouvelles qui arrivent et qui te font arrêter ce que tu faisais pour lire la suite. Fin mai 2026, le gouvernement géorgien a ouvert pour la première fois au public une cave à vin de Tbilissi. Une cave qui n’avait pas été touchée depuis des décennies. Une cave qui appartenait à Joseph Staline.

Ce qu’ils ont trouvé à l’intérieur mérite qu’on en parle.

La scène

Dans la pénombre, des toiles d’araignée enchevêtrées pendent du plafond et une agréable odeur musquée imprègne l’air de ce dépôt d’une précieuse collection de vins. Victor Chen, collectionneur venu spécialement de Dallas au Texas pour l’occasion, résume l’atmosphère mieux que quiconque : il dit avoir l’impression d’être Indiana Jones ouvrant une grotte, que ça pourrait n’être rien, ou que ça pourrait être quelque chose.

C’est quelque chose.

40 000 bouteilles et une histoire de vol impérial

Le gouvernement géorgien, propriétaire des quelque 40 000 raretés françaises et géorgiennes, a ouvert pour la première fois cette cave dans la capitale Tbilissi.

Pour comprendre comment ces bouteilles se sont retrouvées là, il faut remonter un peu en arrière. La collection comprend des bouteilles provenant de célèbres domaines bordelais ayant appartenu au tsar Alexandre III et à son fils Nicolas II. Après la Révolution d’Octobre 1917, les autorités soviétiques confisquèrent les vins impériaux, et Staline commença par la suite à enrichir la collection avec ses cépages géorgiens préférés.

Autrement dit : les Soviétiques ont pris les caves des Romanov après la révolution, Staline s’en est approprié le contenu, et y a ajouté ses propres vins géorgiens pendant trente ans de pouvoir. À sa mort en 1953, la collection est restée là, dans cette cave de Tbilissi, oubliée ou du moins soigneusement ignorée pendant plus de soixante-dix ans.

La cave elle-même est un monument architectural national datant du XIXe siècle, construit avec le soutien de David Sarajishvili, philanthrope et personnalité publique de renom en Géorgie. Et parmi les bouteilles qui s’y trouvent, certaines dateraient du début du XIXe siècle. On parle de vins qui ont plus de deux cents ans.

Staline amateur de vin : le côté humain du dictateur le moins sympathique de l’histoire

Staline est né en Géorgie, à Gori, en 1878. La Géorgie est l’un des plus anciens pays viticoles du monde, la tradition du vin y remontant à plus de 8 000 ans selon les découvertes archéologiques. Difficile d’y naître sans développer un rapport au vin.

Ce qui est frappant dans cette histoire c’est le contraste saisissant entre l’image du dictateur sanguinaire responsable de millions de morts et celle du collectionneur passionné qui enrichissait méthodiquement une cave à vin pendant des décennies. Staline choisissait ses vins géorgiens avec soin, conservait des grands crus bordelais volés aux tsars, et maintenait une collection organisée et soignée pendant que son régime organisait la terreur à l’échelle d’un continent.

C’est ce que le vin fait parfois : il humanise des monstres. Ça ne les absout pas, mais ça les complique. De plus, Staline avait un petit faible pour les Bordeaux, ce qui fait de lui un homme de goût malgré tout.

Ce que la Géorgie compte en faire

Le gouvernement prévoit de vendre aux enchères la collection, dont certaines pièces datent du début du XIXe siècle, et d’utiliser les fonds pour ouvrir une école d’œnologie en Géorgie.

L’idée est belle dans son ironie : des vins accumulés par un des régimes les plus brutaux de l’histoire vont financer la formation de futurs vignerons et sommeliers géorgiens. L’argent de la terreur soviétique transformé en école du vin. On a connu des reconversions moins élégantes.

Irakli Gilauri, propriétaire de Gilauri Wines et impliqué dans le projet, a déclaré que la vente aux enchères pourrait faire de la Géorgie une destination majeure pour les collectionneurs de vins rares. Et il n’a pas tort. Des bouteilles ayant appartenu aux derniers tsars de Russie, conservées dans la cave personnelle de Staline pendant plus d’un siècle, ça n’existe nulle part ailleurs sur la planète. Pour les collectionneurs, c’est le genre d’histoire qui justifie un billet d’avion pour Tbilissi sans hésiter une seconde.

Certains exemplaires seront vendus aux enchères dans les plus grandes maisons de vente au monde. On parle de Christie’s, Sotheby’s, les grandes maisons qui s’occupent des vins de collection exceptionnels. Les prix pourraient être astronomiques.

La Géorgie, berceau du vin mondial

Cette histoire est aussi l’occasion de rappeler quelque chose que beaucoup ignorent : la Géorgie n’est pas seulement le pays natal de Staline. C’est probablement le berceau du vin tel qu’on le connaît aujourd’hui.

Des jarres en argile appelées kvevri, utilisées pour fermenter et conserver le vin, ont été découvertes en Géorgie et datées de plus de 8 000 ans avant notre ère. C’est la plus ancienne preuve de vinification intentionnelle jamais trouvée. Avant la Bourgogne, avant Bordeaux, avant la Grèce antique et avant Rome, il y avait le Caucase et ses vignes.

La Géorgie produit aujourd’hui des vins naturels et des vins oranges qui font fureur dans les caves parisiennes et les restaurants branchés de Tokyo. Le cépage Rkatsiteli, la méthode kvevri, les vins de macération peau longue qu’on associe à une tendance moderne : tout ça vient de là, et tout ça date de plusieurs millénaires.

Que la collection de Staline serve à financer une école du vin géorgien est donc doublement symbolique. La Géorgie reprend ses droits sur son propre patrimoine viticole, par le biais le plus improbable qui soit.

Ce qu’on attend maintenant

Les travaux d’identification des bouteilles viennent de commencer. On ne sait pas encore exactement ce que contient chaque bouteille, ni dans quel état de conservation elles se trouvent. Un vin de deux cents ans peut être une merveille ou un vinaigre, selon les conditions de stockage.

Ce qui est certain c’est que l’ouverture de cette cave a mis la Géorgie sur la carte mondiale du vin d’une façon qu’aucune campagne marketing n’aurait pu accomplir. Et que quelque part dans ces 40 000 bouteilles poussiéreuses, il y a probablement quelque chose d’extraordinaire.

Indiana Jones peut ranger son fouet. Les vignerons géorgiens ont trouvé leur trésor.

Bois, partage, recommence. 🐸

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *