Le président américain qui a classé les crus de Bordeaux 68 ans avant 1855

En février 1787, un diplomate américain de quarante-trois ans quitte Paris en voiture avec une excuse médicale. Il a le poignet droit en vrac depuis une mauvaise chute, et son médecin lui conseille les eaux d’Aix-en-Provence. Il prendra effectivement quarante douches, sans le moindre résultat. Puis il mettra trois mois et dix-neuf cents kilomètres à rentrer, en passant par la Côte de Beaune, l’Hermitage, le Piémont et Bordeaux.

Cet homme s’appelle Thomas Jefferson. Il a rédigé la Déclaration d’indépendance onze ans plus tôt, il sera président des États-Unis quatorze ans plus tard, et entre les deux il est en train de devenir le meilleur connaisseur de vin français que l’Amérique ait produit au dix-huitième siècle. Ce qu’il a écrit dans ses carnets pendant ce voyage se lit encore aujourd’hui comme un guide, et une partie de ce qu’on raconte sur lui est fausse.

Un poignet cassé, un prétexte et dix-neuf cents kilomètres

Jefferson arrive à Paris en août 1784 et y reste cinq ans comme ministre des États-Unis auprès de la cour de Versailles, succédant à Benjamin Franklin. Il s’installe à l’hôtel de Langeac, à l’angle des Champs-Élysées et de la rue de Berri, une maison qui n’existe plus depuis 1842.

Le 28 février 1787, il part donc se soigner. Il voyage seul, dans sa propre voiture, avec des chevaux de poste relayés tous les seize kilomètres. Il franchit les Alpes à dos de mulet le 15 avril pour descendre sur le Piémont. Il fait charger sa voiture sur une barque pour remonter le canal du Midi, qu’il trouve le mode de déplacement le plus agréable de sa vie et auquel il consacre neuf jours entiers d’observation. Il rentre à Paris le 10 juin.

Ce qu’il écrit à Lafayette depuis Nice, le 11 avril, dit assez bien le personnage. Dans les grandes villes, il expédie en une journée ce que les voyageurs jugent digne d’être vu. Le reste du temps, il va, selon ses propres mots, débusquer les gens de leurs masures, regarder dans leurs marmites, manger leur pain et s’affaler sur leurs lits.

Il notait tout, y compris le barbier

Jefferson tenait ses comptes à la ligne près, tous les jours, pendant des décennies. C’est ce qui rend ses carnets aussi précieux, et aussi drôles. Le 26 mai 1787, il est à Bordeaux, au beau milieu de la semaine qui va fixer sa vision des grands crus. Son registre de dépenses du jour mentionne le barbier pour une livre quatre sols, une charité pour deux livres huit, un couteau pour six livres et des cartes pour trois livres.

Ses notes de voyage ne sont pas celles d’un gastronome mais d’un agronome. Il relève les cépages, les sols, les expositions, les rendements, les noms des propriétaires, les prix au tonneau, et il décrit le greffage de la vigne en notant que l’opération, bien que délicate, réussit. Il ne dit presque rien des dîners et des auberges. C’est un homme qui visite un vignoble comme on auditerait une usine.

Les quatre noms qu’il écrit, soixante-huit ans avant 1855

À Bordeaux, Jefferson note qu’il existe quatre vignobles de première qualité. Il les orthographie à sa façon : Hautbrion, Chateau Margau, La Tour de Segur et Chateau de la Fite. Il donne pour chacun le propriétaire et la production, de soixante-quinze tonneaux pour Haut-Brion à cent soixante-quinze pour Lafite. Il relève les prix au tonneau millésime par millésime, deux mille livres pour 1783, deux mille quatre cents pour 1784, et précise que les trois premiers ne sont pas à leur sommet avant quatre ans d’âge.

Un an plus tard, dans un mémorandum rédigé pour un voyageur, il va plus loin et les numérote. Margaux en un, Latour en deux, Haut-Brion en trois, Lafite en quatre. Nous sommes en 1788. Le classement officiel de 1855 arrivera soixante-sept ans plus tard et retiendra exactement les mêmes quatre têtes de file.

Il faut quand même être honnête sur ce point, parce qu’on lit partout que Jefferson aurait inventé le classement. C’est faux. John Adams connaissait déjà ces quatre noms en 1778, une liste fiscale de soixante-quinze châteaux circulait dès 1740, et les classements officieux de Lawton en 1815 ou de Franck en 1845 reprendront la même hiérarchie sans discontinuité. Jefferson n’a rien inventé. Il a enregistré, avec une précision de comptable, un consensus que le négoce bordelais et le marché anglais avaient déjà établi.

Autre nuance qui disparaît souvent dans les articles. Rien ne prouve qu’il ait mis les pieds à Lafite, à Latour ou à Margaux. Ses carnets attestent cinq jours à Bordeaux, du 24 au 28 mai, logé à l’hôtel de Richelieu, et une excursion dans les Graves le 25 mai où il voit Haut-Brion à Pessac et Pontac à Villenave-d’Ornon. Pour le Médoc, ses chiffres ont tout l’air d’avoir été recueillis auprès d’informateurs.

Et pourtant son vin préféré n’était pas un bordeaux

Si tu devais retenir une seule phrase de Jefferson sur le vin, ce ne serait pas sur Bordeaux. Elle concerne l’hermitage blanc, qu’il découvre à Tain en mars 1787 et sur lequel il écrit, dans son mémorandum de 1788, que le blanc est le premier vin du monde sans une seule exception. Il en commandait encore chez un vigneron de Tain en 1815, vingt-huit ans après l’avoir goûté.

« The White is the first wine in the world without a single exception. »

Sur le champagne, il prend une position qui ferait hurler aujourd’hui. Il note que l’effervescence dépend uniquement du moment de la mise en bouteille, que les vins mousseux perdent leur mousse en vieillissant mais gagnent en qualité, et il conclut que le non mousseux est le plus estimé de tout véritable connaisseur. Jefferson préférait le champagne tranquille.

En Bourgogne, il repère le montrachet et le chambertin, mais il s’attarde surtout sur le volnay, qu’il juge égal en saveur au chambertin tout en étant plus léger, donc incapable de se garder, donc quatre fois moins cher. Et il relève que le meilleur meursault est la Goutte d’Or, à cent cinquante livres la queue. Il a le nez d’un acheteur autant que d’un amateur.

Sa règle d’achat tient en une phrase, et tu peux la voler

Jefferson refusait d’acheter aux négociants. Il voulait le producteur, directement, et il a expliqué pourquoi à son ami Alexander Donald en 1791, avec une formule que je trouve imbattable : le producteur ne vous en enverra pas du tout ou vous en enverra du bon, parce que frelater son propre vin reviendrait pour lui à se suicider.

« He never adulterates, because he would be a felo de se to do it. »

Il appliquait la méthode à la lettre. Le 18 décembre 1787, il écrit directement à monsieur d’Yquem, qu’il orthographie Diquem, pour lui commander deux cent cinquante bouteilles du millésime 1784. En février 1788, il expédie à un correspondant cent vingt-quatre bouteilles de Château Margaux 1784 prises dans sa propre cave, en précisant qu’elles lui ont coûté trois livres pièce à Bordeaux, déjà mises en bouteille et emballées. Et le 13 mars 1787, depuis Lyon, il commande une feuillette de montrachet 1782 à Parent, maître tonnelier à Beaune, pour deux cent soixante-quinze livres, en y joignant une commande d’une douzaine de ceps de montrachet à rapporter en Virginie.

Deux siècles plus tard, acheter au domaine plutôt qu’au rayon reste à peu près le meilleur conseil qu’on puisse donner à quelqu’un qui veut arrêter de se faire avoir.

Président, et deux mille sept cent quatre-vingt-dix-sept dollars de vin en un an

Devenu président en 1801, Jefferson transforme la Maison-Blanche en table politique. Son livre de comptes personnel, conservé aujourd’hui à la bibliothèque publique de New York, montre que pour sa première année de mandat il dépense deux mille sept cent quatre-vingt-dix-sept dollars et trente-huit cents en vin, contre deux mille trois en épicerie. Il achète plus de vin que de nourriture. Son maître d’hôtel estimait le train de maison à cinquante dollars par jour.

À Monticello, il avait fait installer deux monte-plats dissimulés de part et d’autre de la cheminée de la salle à manger, qui remontaient les bouteilles directement de la cave. L’idée était de pouvoir dîner sans domestiques dans la pièce et de parler librement. Quant à sa consommation, il la décrivait lui-même comme parfaitement sobre, trois ou quatre verres au dîner et pas une goutte à un autre moment, en précisant qu’il ne buvait que des vins légers pour en diviser les effets.

Il meurt le 4 juillet 1826 avec cent sept mille dollars de dettes et Monticello part aux enchères. On lit souvent qu’il se serait ruiné en vin. C’est faux, et la fondation qui gère Monticello est très claire là-dessus. La dette vient d’un héritage empoisonné reçu de son beau-père en 1773, d’une caution de vingt mille dollars donnée à un ami ruiné, d’une crue qui détruit ses moulins en 1810 et d’un train de vie globalement intenable. Le vin était une ligne de dépense parmi d’autres, pas la cause.

La vigne qu’il n’a jamais réussi à faire pousser

Toute sa vie, Jefferson a voulu faire du vin en Virginie. Il fait venir dès 1773 un Toscan, Filippo Mazzei, l’installe sur des terres voisines de Monticello et monte avec lui une société de plantation à laquelle souscrit aussi George Washington. Mazzei fait venir une dizaine de vignerons italiens. Une gelée de mai 1774 détruit les premières plantations.

Le coup de grâce est raconté par Jefferson lui-même. Pendant la guerre d’indépendance, Mazzei loue sa propriété à un général allemand prisonnier sur parole, dont les chevaux détruisent en une semaine le travail de trois ou quatre ans. Jefferson écrira plus tard que l’expérience aurait établi en un an ou deux la possibilité de cette culture en Amérique.

Il réessaie en 1807 avec deux cent quatre-vingt-sept plants et boutures de vingt-quatre variétés européennes, répartis sur dix-sept terrasses. Échec encore. Le verdict des historiens de Monticello est sans appel : il est peu probable qu’on ait jamais fait du vin à Monticello du vivant de Jefferson. Il était un collectionneur de plantes et un expérimentateur, pas un vigneron.

On explique souvent cet échec par le phylloxéra, et c’est vrai rétrospectivement. Mais Jefferson ne pouvait pas le savoir. L’insecte n’est décrit qu’en 1855, n’est signalé en France qu’en 1863 et n’est identifié comme responsable du désastre qu’à la fin des années 1860, soit plus de quarante ans après sa mort. Lui accusait le gel, les maladies et la malchance.

La bouteille qui a tout fait basculer deux siècles plus tard

Le 5 décembre 1985, chez Christie’s à Londres, une bouteille gravée 1787 Lafitte Th. J. est adjugée cent cinq mille livres sterling à Christopher Forbes. Record du monde pour une bouteille. Le vendeur, un collectionneur allemand nommé Hardy Rodenstock, affirme l’avoir trouvée dans une cave murée à Paris et l’attribue à Jefferson. Le milliardaire Bill Koch en achètera quatre pour environ cinq cent mille dollars.

Le problème est que Jefferson notait tout, absolument tout, jusqu’au barbier à une livre quatre sols. Et dans ses registres, pourtant maniaques, ces bouteilles n’apparaissent nulle part. Quand Koch a voulu les exposer, la fondation de Monticello a refusé de confirmer l’attribution, sa chercheuse expliquant qu’y croire relevait d’un acte de foi. L’expertise a ensuite montré que les gravures avaient été faites à l’outil électrique, ce qui est légèrement anachronique pour 1787, et une datation au carbone a situé le vin autour de 1962.

C’est l’ironie finale de cette histoire. L’homme le plus méticuleux du dix-huitième siècle a servi de caution à la plus belle arnaque du vingtième, et ce sont précisément ses comptes de barbier qui ont permis de la démonter. Si le sujet te plaît, on a raconté ailleurs l’histoire de Rudy Kurniawan, l’autre grand faussaire, celui qui fabriquait ses bourgognes dans sa cuisine de Los Angeles.

La phrase qu’on lui attribue et qu’il n’a jamais écrite

Tape le nom de Jefferson et le mot vin dans un moteur de recherche et tu tomberas immanquablement sur cette citation : le bon vin est une nécessité de la vie pour moi. Elle est fausse. La fondation de Monticello a retracé son origine jusqu’à une transcription fautive dans une édition de 1905, raccourcie de décennie en décennie jusqu’à la formule actuelle. Ce qu’il a réellement écrit en 1816, à propos d’un montepulciano, est plus nuancé et plus beau : l’habitude a fait des vins légers et très parfumés une nécessité de la vie pour lui.

La vraie grande citation de Jefferson sur le vin est ailleurs, dans une lettre de décembre 1818, et elle est d’une actualité gênante. Aucune nation n’est ivrogne là où le vin est bon marché, écrit-il, et aucune n’est sobre là où la cherté du vin le fait remplacer par les alcools forts. Taxer le vin, ajoute-t-il, ce n’est pas taxer les riches, c’est condamner la classe moyenne au poison du whisky.

« No nation is drunken where wine is cheap; and none sober, where the dearness of wine substitutes ardent spirits as the common beverage. »

Deux cent huit ans plus tard, on peut discuter de la conclusion. Mais venant d’un type qui a traversé la France à cheval pour aller vérifier les rendements à la parcelle, l’argument mérite au moins qu’on l’écoute.

Si tu veux voir si tu t’en sortirais mieux que lui sur la carte des vins de France, le quiz régions et appellations t’attend, en trois niveaux. Et dans le même rayon personnages historiques et bouteilles, Churchill et son Pol Roger valent le détour.

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