Comment Napoléon III a classé les vins de Bordeaux en deux semaines

En avril 1855, des courtiers bordelais ont eu deux semaines pour classer les meilleurs vins de Bordeaux. Leur liste n'a pratiquement pas changé depuis 170 ans. Voilà comment c'est arrivé et pourquoi ça énerve encore autant de monde.

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Il y a des décisions qui se prennent en deux semaines et qui durent cent soixante-dix ans. Je vous l’accorde, c’est un peu particulier mais c’est pourtant exactement ce qui s’est passé à Bordeaux en avril 1855, quand une poignée de courtiers en vin ont rédigé à la va-vite une liste qui allait devenir l’une des classifications les plus influentes et les plus controversées de l’histoire de la gastronomie mondiale.

Tout commence avec un empereur qui voulait faire de la publicité pour la France.

L’Exposition universelle de 1855 : la vitrine du monde

Napoléon III est obsédé par le prestige de la France. En 1853, par décret impérial, il décide d’organiser à Paris en 1855 une Exposition universelle, la première sur le sol français, destinée à montrer au monde entier la supériorité industrielle, agricole et culturelle de l’Empire. L’événement se tient sur les Champs-Élysées du 15 mai au 15 novembre 1855 et accueille plus de 5 millions de visiteurs. Vingt-cinq États participent.

Parmi les produits à mettre en valeur, les vins français occupent une place de choix. Napoléon III souhaite que chaque grande région viticole présente ses meilleurs vins de façon claire et lisible pour les visiteurs étrangers. Le problème c’est qu’à l’époque, si tout le monde dans le milieu sait que certains châteaux bordelais font des vins meilleurs que d’autres, personne n’a jamais formalisé cette hiérarchie de façon officielle.

Des classements informels existaient depuis le XVIIIe siècle. Le négociant Abraham Lawton avait établi les siens entre 1742 et 1775. Thomas Jefferson, futur président des États-Unis et grand amateur de Bordeaux, avait dressé sa propre liste lors d’un voyage en France en 1787. Mais rien d’officiel, rien de formalisé, rien qui puisse être affiché dans une grande exposition internationale.

La lettre du 5 avril 1855

Le 5 avril 1855, la Chambre de Commerce de Bordeaux envoie une lettre à l’Union des courtiers de commerce près de la Bourse de Bordeaux. La demande est simple et brutale dans son calendrier : fournir « la liste bien exacte et bien complète de tous les crus rouges classés du département » ainsi que « la classification relative aux grands vins blancs ».

Les courtiers ont deux semaines pour rendre leur copie. L’Exposition ouvre le 15 mai.

Pour établir ce classement, les courtiers n’inventent rien. Ils s’appuient sur une tradition d’un siècle et demi de transactions commerciales : les prix. À Bordeaux, le prix de vente d’un vin sur le marché reflète directement sa réputation auprès des acheteurs. Les négociants qui traitent ces vins depuis des décennies savent parfaitement ce que vaut chaque château aux yeux des acheteurs anglais, hollandais et américains qui constituent leurs principaux clients. Le marché a déjà fait le classement informellement depuis longtemps. Les courtiers n’ont qu’à le formaliser.

Le 18 avril 1855, treize jours après avoir reçu la demande, le Syndicat des Courtiers remet son classement. Avec une petite phrase préventive qui trahit leur inconfort : « Vous savez comme nous, Messieurs, combien ce classement est chose délicate et éveille des susceptibilités. »

Ils ne croyaient pas si bien dire.

Ce que contient cette liste

Le classement répertorie 88 crus au total. Pour les rouges, cinq niveaux : Premiers Crus, Seconds Crus, Troisièmes Crus, Quatrièmes Crus et Cinquièmes Crus. Pour les blancs liquoreux de Sauternes et Barsac, trois niveaux, avec au sommet une catégorie à part entière pour un seul domaine, le Château d’Yquem, consacré « Premier Cru Supérieur ».

Les quatre Premiers Crus rouges sont Château Lafite, Château Latour, Château Margaux et Château Haut-Brion. Ce dernier est une anomalie géographique dans la liste : tous les autres rouges classés viennent du Médoc, sur la rive gauche de la Gironde, alors que Haut-Brion est dans les Graves, une région différente. Sa réputation était tellement établie que les courtiers n’ont pas pu l’ignorer malgré ce petit écart à la règle géographique implicite.

Ce qui est absent de la liste est aussi révélateur que ce qui y figure. Toute la rive droite de la Gironde, Pomerol, Saint-Émilion, Fronsac, n’apparaît pas dans le classement de 1855. La raison est simple et un peu sordide : ces vignobles dépendaient de la Chambre de Commerce de Libourne, pas de celle de Bordeaux. Les courtiers bordelais n’ont classé que ce qui relevait de leur juridiction commerciale. Résultat : Pétrus, qui vaut aujourd’hui plusieurs milliers d’euros la bouteille et est considéré comme l’un des plus grands vins du monde, n’est pas dans le classement de 1855. Il n’y a jamais été.

L’affaire Mouton Rothschild

Pendant cent dix-huit ans, la liste ne change pratiquement pas. Un seul ajout mineur en 1855 même, quelques mois après la publication : le Château Cantemerle est rajouté à la main comme cinquième cru, parce que le domaine vendait directement à ses clients néerlandais sans passer par les négociants bordelais, qui n’avaient donc pas de données sur ses prix.

Puis en 1973 arrive la seule vraie révision officielle du classement. Et elle est spectaculaire.

Le Château Mouton Rothschild, classé Deuxième Cru depuis 1855, obtient enfin son élévation au rang de Premier Cru. Cela fait vingt-deux ans que le baron Philippe de Rothschild se bat pour cette reconnaissance, avec une ténacité qui confine à l’obsession. Il avait même fait graver sur ses étiquettes une devise provocatrice à partir des années 1920 : « Premier ne puis, second ne daigne, Mouton suis. » Soit : je ne peux pas être premier, je refuse d’être second, je suis Mouton.

La décision d’élévation est signée par le ministre de l’Agriculture en exercice à ce moment-là. Son nom : Jacques Chirac.

Le baron change immédiatement sa devise sur les étiquettes : « Premier je suis, second je fus, Mouton ne change. » Un sens de la répartie qu’on ne peut qu’admirer.

Pourquoi le classement énerve encore autant de monde

Cent soixante-dix ans après sa création, le classement de 1855 est à la fois unanimement respecté et régulièrement moqué. Et pour de bonnes raisons.

Le classement a été établi sur la base des prix de vente et de la réputation commerciale en 1855. Les vins, les techniques de viticulture, les propriétaires, les sols travaillés ont changé considérablement depuis. Certains châteaux qui étaient au sommet de leur forme en 1855 ont ensuite périclité, changé de mains, modifié leurs pratiques. D’autres, absents ou classés bas en 1855, ont considérablement progressé.

La situation la plus absurde concerne Pétrus et ses voisins de Pomerol. Ces vins se vendent aujourd’hui plus cher que la grande majorité des Premiers Crus classés de 1855. Pétrus atteint des prix stratosphériques aux enchères, sa réputation mondiale est totalement établie. Et il n’est dans aucun classement officiel de Bordeaux parce qu’en 1855, ses vignes dépendaient administrativement de la mauvaise chambre de commerce.

Il y a quelque chose d’intrinsèquement comique dans cette situation : le vin possiblement le plus célèbre de Bordeaux est officiellement non classé, et cette non-classification ne lui a jamais nui d’un centime.

Ce que ça dit du monde du vin

L’histoire du classement de 1855 illustre parfaitement quelque chose que les amateurs de vin finissent tous par comprendre : le prestige en matière de vin est autant une construction historique et commerciale qu’un jugement objectif sur la qualité.

Les courtiers bordelais de 1855 n’ont pas goûté les vins pour les classer. Ils ont regardé les prix et la réputation marchande. Autrement dit, la hiérarchie des grands Bordeaux qui structure encore aujourd’hui le marché mondial du vin de collection repose sur ce que des acheteurs anglais et hollandais du XVIIIe et XIXe siècles étaient prêts à payer.

Ce n’est pas une critique. C’est juste la réalité de comment fonctionne le prestige. Et ça explique pourquoi une liste rédigée en deux semaines par des courtiers pressés en 1855 tient encore debout en 2026, alors que des classements bien plus récents et bien plus méthodiques ont déjà été oubliés.

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