Il y a des questions que l’humanité se pose depuis des siècles. La vie après la mort. L’existence d’autres civilisations dans l’univers. Et maintenant, depuis 2019 : est-ce qu’un Pétrus vieillit mieux dans l’espace que dans une cave bordelaise ?
Ce n’est pas une blague. C’est une expérience scientifique sérieuse, financée par une start-up française, menée à bord de la Station Spatiale Internationale, avec 12 bouteilles d’un des vins les plus chers du monde. Et les résultats sont étonnants.
Comment Bordeaux s’est retrouvé en orbite
Tout commence avec Nicolas Gaume, cofondateur de la start-up bordelaise Space Cargo Unlimited. L’idée de départ n’est pas de faire un coup marketing avec du vin spatial (un peu quand même). C’est une vraie question scientifique : comment la microgravité, l’absence de pesanteur, les rayonnements cosmiques et les conditions extrêmes de l’espace influencent-ils le vieillissement biologique des organismes vivants ?
La vigne est un organisme vivant particulièrement complexe. Le vin aussi, dans un sens, continue à évoluer chimiquement après la mise en bouteille. Si on comprend comment ces processus sont affectés par l’espace, on peut potentiellement en apprendre énormément sur le vieillissement du vin en général, et sur la résilience de la vigne face à des conditions extrêmes, ce qui devient de plus en plus pertinent avec le réchauffement climatique.
La mission s’appelle WISE, pour Vitis Vinum In Spatium Experimentum. En novembre 2019, 12 bouteilles de Château Pétrus millésime 2000 décollent à bord d’une capsule SpaceX à destination de l’ISS. Chaque bouteille est scellée dans un cylindre en acier spécialement développé par la société Nanoracks pour éviter tout choc et maintenir une température contrôlée. Elles ne flottent pas librement dans la station. Elles sont stockées, surveillées, et personne ne les ouvre pendant 14 mois.
Pendant ce temps, des bouteilles identiques du même millésime restent en cave à Bordeaux dans des conditions équivalentes. Ce sont les témoins. Le contrôle de l’expérience.
Pourquoi du Pétrus ?
Parce que le Château Pétrus est l’un des vins les plus singuliers et les plus prestigieux au monde. Un Pomerol produit sur moins de 12 hectares, composé à 100% de Merlot sur une argile bleue unique, qui produit des vins d’une concentration et d’une complexité hors norme. Le millésime 2000 est considéré comme exceptionnel, avec des notes de truffe noire, de cassis, de violette, une texture veloutée et des tanins d’une finesse remarquable. Une bouteille coûte autour de 3000 à 4000 euros à la cave.
Envoyer 12 bouteilles de ce vin dans l’espace représente un investissement de plusieurs dizaines de milliers d’euros rien qu’en vin, sans compter le coût du transport spatial. Ce n’est pas une expérience qu’on fait avec du Bordeaux en carton.
14 mois à 400 kilomètres d’altitude
Les bouteilles séjournent 438 jours et 19 heures exactement dans l’ISS, à une altitude de 400 kilomètres, parcourant 300 000 kilomètres à une vitesse de 28 000 km/h. Elles font des centaines de tours de la Terre pendant que leurs copies restent sagement en cave à Bordeaux.
En janvier 2021, une capsule SpaceX Cargo Dragon se pose au large de Tampa dans le golfe du Mexique. À son bord, entre autres charges utiles scientifiques, les 12 bouteilles de Pétrus. Elles rejoignent Bordeaux quelques semaines plus tard pour la dégustation comparative.
Et avec les bouteilles, 320 sarments de Merlot et de Cabernet Sauvignon ont également effectué le voyage, séjournant dix mois dans l’ISS. À leur retour, ils sont plantés immédiatement dans les serres de l’Institut des Sciences de la Vigne et du Vin de Bordeaux et chez le groupe Mercier en Vendée.
Les résultats apparaissent en quelques semaines et sont saisissants. Les sarments spatiaux montrent une croissance nettement plus rapide que leurs copies restées sur Terre, avec une apparition de bourgeons prématurée et même des débuts de fruits dès la première année, ce qui est anormal pour une vigne aussi jeune. Un an plus tard, les analyses révèlent une résistance accrue au mildiou et au phylloxéra.
L’hypothèse est que le stress extrême de la microgravité et des rayonnements cosmiques a déclenché dans ces plants des mécanismes de défense naturels que la vigne n’exprime pas en conditions ordinaires. Si on comprend lesquels, on pourrait les activer sur Terre sans envoyer chaque plante dans l’espace. Une voie entièrement nouvelle pour développer des vignes résistantes au changement climatique, sans OGM, sans décennies de sélection variétale. Nicolas Gaume résume l’enjeu ainsi : « la vigne est le canari dans la mine ». Ce qu’on apprend sur elle s’applique potentiellement à toute l’agriculture.
La dégustation : ce que les experts ont trouvé
En mars 2021, une dégustation à l’aveugle est organisée à Bordeaux. Douze experts, dont des œnologues, des chercheurs et des dégustateurs professionnels, goûtent les deux vins sans savoir lequel a voyagé et lequel est resté.
Les résultats sont surprenants. De manière unanime, les deux vins sont considérés comme de très grands vins. Mais des différences sont perceptibles. Les experts notent que le vin spatial présente une couleur légèrement différente, plus évoluée. Jane Anson, critique de vin réputée spécialiste de Bordeaux, note des nuances florales plus marquées sur le vin ayant voyagé, notamment des notes de pivoine. Le constat le plus frappant : le Pétrus spatial semble avoir gagné deux à trois ans de maturité en seulement 14 mois, comme si le temps avait passé plus vite dans l’espace.
Philippe Darriet, directeur de l’unité de recherche œnologie de l’Institut des Sciences de la Vigne et du Vin de Bordeaux, confirme que les deux vins sont excellents mais présentent des profils aromatiques distincts. Les analyses chimiques approfondies révèlent des différences dans les composés volatils responsables des arômes, ainsi que dans certaines molécules liées au vieillissement.
Ce que l’espace a fait exactement au Pétrus reste encore en partie mystérieux. La microgravité modifie les échanges entre le vin et l’oxygène résiduel dans la bouteille. Les rayonnements cosmiques peuvent influencer certaines réactions chimiques. L’absence de convection naturelle change la façon dont les molécules se déplacent dans le liquide. Tout ça combiné crée un environnement de vieillissement radicalement différent d’une cave bordelaise.
Le Bordeaux dans l’espace, une longue histoire
Ce que peu de gens savent, c’est que ce Pétrus n’est pas la première bouteille bordelaise à avoir quitté l’atmosphère terrestre.
En juin 1985, l’astronaute Patrick Baudry, premier Français à voler à bord de la navette spatiale américaine Discovery, emporte avec lui une petite bouteille de Château Lynch-Bages. Baudry est originaire de Bordeaux, grand amateur de vin, et tient à honorer sa région. La bouteille fait 110 tours de la Terre en quelques jours. À son retour, Baudry est accueilli en fanfare à Pauillac. La bouteille, elle, n’a jamais été ouverte. Elle trône toujours dans la salle de réception du château, intacte, gardant les secrets de son odyssée spatiale.
Le Grand Maître de la Commanderie du Bontemps de Bordeaux de l’époque, Henri Martin, avait déclaré fièrement lors d’une cérémonie : « le premier vin dans l’espace passe ce soir au-dessus de nos têtes. Et c’est un vin de Bordeaux ! »
Évidemment.
Ce que ça dit du vin et de nous
Cette histoire est absurde et magnifique en même temps, ce qui en fait un bon résumé de la relation des humains avec le vin.
On dépense des millions pour envoyer du vin dans l’espace non pas pour le boire, mais pour comprendre comment il vieillit. On choisit le vin le plus cher et le plus prestigieux du monde comme cobaye d’expérience scientifique. On accueille des astronautes à Pauillac avec un défilé musical. On garde des bouteilles vides comme des reliques.
Aucune autre boisson au monde ne génère ce type de comportement. Personne n’envoie de la bière dans l’espace pour observer sa fermentation en microgravité. Personne n’organise de dégustation à l’aveugle comparant du jus d’orange spatial à du jus d’orange terrestre avec douze experts réunis à Bordeaux.
Le vin est la seule chose que l’humanité juge assez importante pour envoyer à 400 kilomètres d’altitude dans une fusée à 28 000 km/h, juste pour voir ce qu’il devient.
Ce n’est pas de la folie. C’est de la priorité.
Bois, partage, recommence. 🐸
