Il y a des scandales qui font hausser les épaules. Et puis il y a mars 1986 en Italie, où des gens sont morts après avoir bu un verre de vin acheté au supermarché du coin.
Pas un vin rare. Pas une bouteille suspecte achetée sous le manteau. Du vin de table ordinaire, le genre qu’on ramène le soir avec les courses et qu’on ouvre sans y réfléchir. Des bouteilles de Barbera et de blanc de table qui contenaient, en plus du vin, une substance utilisée normalement dans les peintures et les antigels de voiture.
Du méthanol. De l’alcool industriel. Dans du vin de table vendu légalement en Italie.
Ce que le méthanol fait au corps humain
Pour comprendre l’horreur de ce scandale, il faut comprendre ce qu’est le méthanol et pourquoi il est si dangereux.
L’alcool que tu bois dans ton verre de vin s’appelle l’éthanol. Le méthanol, lui, est son cousin chimique, quasiment identique en apparence, inodore, incolore, avec un goût légèrement sucré. La différence, c’est que ton foie métabolise le méthanol en formaldéhyde et en acide formique, deux substances extrêmement toxiques qui attaquent directement le nerf optique et le système nerveux central.
Les premiers symptômes ressemblent à une gueule de bois normale : maux de tête, nausées, vertiges. C’est ce qui rend le méthanol si traître. Les victimes pensent avoir trop bu. Elles se couchent. Et quelques heures plus tard, certaines ne se réveillent pas, ou se réveillent aveugles.
Entre 3 et 8 mars 1986, les premières hospitalisations suspectes commencent en Lombardie. Des gens qui ont bu du vin la veille arrivent aux urgences avec des symptômes neurologiques graves. Les médecins ne comprennent pas tout de suite. Puis les analyses tombent et la réalité est terrifiante : le vin qu’ils ont bu contenait des concentrations massives de méthanol.
Comment 100 producteurs ont empoisonné leurs clients
La logique derrière cette fraude est d’une banalité criminelle.
En Italie dans les années 80, les contrôles sur les vins de table sont insuffisants et le marché est concurrentiel. Pour produire du vin avec un degré alcoolique minimum réglementaire, il faut du raisin de qualité suffisante, ce qui coûte de l’argent. Le méthanol, lui, est moins cher que l’éthanol et n’est pas soumis aux mêmes taxes. Pour des producteurs sans scrupules, l’équation est simple : couper un vin de mauvaise qualité avec du méthanol permet d’atteindre le degré alcoolique requis à moindre coût.
Ce que ces producteurs semblaient ignorer, ou vouloir ignorer, c’est la dose mortelle. Le méthanol est naturellement présent en très petites quantités dans le vin, c’est un sous-produit normal de la fermentation. À ces doses infimes, il est inoffensif. Mais certaines bouteilles saisies pendant le scandale contenaient des concentrations plusieurs dizaines de fois supérieures aux normes. Une fois derrière les barreaux, un des fraudeurs avouera sa méthode de fabrication avec un cynisme glaçant : 80% d’eau, 10% d’alcool méthylique, colorant inclus, et juste assez de vin pour que ça ressemble à quelque chose.
Plus de 100 embouteilleurs italiens sont impliqués dans le scandale. Les enquêteurs trouveront des doses potentiellement mortelles dans 300 cuvées différentes. Entre décembre 1985 et mars 1986, deux tonnes et demie de méthanol ont été vendues en Italie, en grande partie destinées à être ajoutées dans du vin.
Le bilan humain
23 personnes meurent. Des dizaines d’autres survivent avec des séquelles permanentes : cécité partielle ou totale, dommages neurologiques irréversibles. Les familles des victimes attendront plus de 35 ans pour que la justice rende un verdict définitif. Certains procès se prolongeront jusqu’aux années 2020.
Les victimes sont toutes des gens ordinaires qui avaient acheté du vin bon marché pour accompagner leur dîner. Pas de profil particulier, pas de comportement à risque. Juste des consommateurs qui faisaient confiance à ce qu’ils achetaient dans leur supermarché habituel.
La catastrophe économique
Le bilan humain est le plus grave, mais la catastrophe économique qui suit est sans précédent pour l’industrie vinicole italienne.
Beppe Colla, alors président du Consorzio Barolo Barbaresco, l’une des appellations les plus prestigieuses d’Italie, sera filmé en larmes devant les caméras de télévision. Ce qu’il voit s’effondrer devant lui, c’est le fruit de décennies de travail de vignerons sérieux, anéanti par la cupidité de fraudeurs qui n’avaient rien à voir avec eux.
En France, 4 000 hectolitres de vin frelaté sont saisis à Sète en provenance d’un navire-citerne parti de Bari. 75 000 hectolitres supplémentaires de vins italiens sur dix-neuf navires sont placés sous surveillance douanière à Marseille et à Sète. Entre mars et mai 1986, les autorités françaises effectuent 2 944 prélèvements sur 422 000 hectolitres de vin italien. Le gouvernement français imposera très rapidement la production d’un certificat d’analyse obligatoire pour tout vin exporté d’Italie.
Les exportations de vin italien chutent de 37% dans les mois qui suivent le scandale. À la fin de l’année 1986, le secteur a perdu le quart de sa valeur totale. Des vignerons qui n’avaient rien fait de mal voient leurs commandes annulées, leurs marchés s’effondrer, leurs années de travail réduites à néant parce que d’autres avaient triché.
Ce que le scandale a changé
La catastrophe de 1986 a eu une conséquence directe et positive que personne n’anticipait : elle a forcé l’Italie à se doter d’un système de contrôle de la qualité vinicole parmi les plus rigoureux au monde.
Le scandale a conduit à la création du NAS, le Nucleo Antisofisticazioni e Sanità des Carabiniers, une unité spécialisée dans les fraudes alimentaires qui existe encore aujourd’hui et qui surveille en permanence la chaîne d’approvisionnement alimentaire italienne. Des protocoles de traçabilité ont été mis en place qui font aujourd’hui de la filière vinicole italienne l’une des plus transparentes et des plus contrôlées au monde.
L’ironie cruelle de cette histoire, c’est que c’est précisément à cause de cette fraude catastrophique que le vin italien est aujourd’hui si fiable. La catastrophe a produit la réforme que des années de bonne volonté n’auraient pas réussi à imposer.
Ce qu’il faut retenir
Le vin bon marché n’est pas dangereux par nature. Le vin bon marché non contrôlé, produit dans un marché sans régulation sérieuse, peut l’être. C’est la leçon de 1986.
Aujourd’hui, quand tu achètes une bouteille de Barbera d’Asti ou de Barolo en grande surface, elle a traversé des contrôles que les victimes de 1986 n’auraient pas pu imaginer. Ce niveau de sécurité a un nom : il s’appelle la réglementation. Et il a été payé au prix fort.
La prochaine fois que tu te plains des contraintes bureaucratiques sur le vin, souviens-toi de mars 1986.
Morale de l’histoire : méfiez-vous des Italiens. On ne sait pas de quoi ils sont capables.
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