Il y a des hommes qui entrent dans l’histoire par leurs victoires militaires. D’autres par leurs réformes politiques. Napoléon Bonaparte, lui, est peut-être le seul conquérant de l’histoire occidentale dont on connaît avec précision le vin préféré, la façon dont il le buvait, et l’anecdote selon laquelle l’absence de ce vin le jour de Waterloo aurait précipité la chute de l’Empire.
Ce vin s’appelle le Chambertin. Et cette histoire mérite qu’on s’y attarde.
Un homme pressé avec de bonnes habitudes
Napoléon n’était pas un gourmet. C’est important de le préciser dès le début parce que toute la suite en dépend. Ses repas étaient avalés en moins d’un quart d’heure, ses déjeuners en moins de dix minutes, ses dîners en famille dépassaient rarement vingt minutes. Il mangeait avec ses doigts, dans un silence imposé aux convives, sans vraiment prêter attention à ce qu’il avait dans l’assiette. Des soupes, des légumes, des haricots verts à condition que son cuisinier ait pris soin d’en enlever les queues, leur présence dans l’assiette provoquant chez l’Empereur une fureur disproportionnée qui avait de quoi déconcerter ses généraux.
Mais à chaque repas, sans exception, Paris ou bivouac, Tuileries ou tente de campagne, il y avait une bouteille de Chambertin.
La prédilection de Napoléon pour ce vin de Bourgogne daterait de l’époque où, jeune lieutenant d’artillerie de 18 ans, il était caserné à Auxonne en Côte-d’Or de 1788 à 1789. La Bourgogne l’a visiblement marqué suffisamment pour qu’il y revienne toute sa vie, même quand les circonstances ne s’y prêtaient pas vraiment.
Qu’est-ce que le Chambertin ?
Le Chambertin est un Grand Cru de Bourgogne produit à Gevrey-Chambertin, en Côte de Nuits. Il doit son nom à un paysan nommé Bertin qui, au Moyen Âge, possédait un terrain voisin des vignes du Clos de Bèze, cultivées par les moines bénédictins de l’abbaye du même nom. Bertin estima que son terrain devait lui aussi produire un grand vin, le planta en Pinot Noir, et le vin du « champ de Bertin » devint bientôt aussi célèbre que celui du Clos de Bèze voisin. Le nom est resté.
C’est un Pinot Noir d’une complexité remarquable : des notes de fruits rouges mûrs, de cerise noire et de mûre en jeunesse, qui évoluent avec l’âge vers des arômes de sous-bois, de truffe, de cuir, de violette et d’épices. La texture est soyeuse, les tanins fins et enrobés, la finale longue et persistante. C’est ce qu’on appelle un vin de garde : il peut vieillir vingt, trente, parfois quarante ans dans une bonne cave, gagnant en complexité à chaque année qui passe.
Napoléon se faisait livrer habituellement un Chambertin de 5 à 6 ans d’âge par la maison Soupé et Pierrugues, et en buvait une demi-bouteille à chaque repas. Pas un verre, une demi-bouteille. Par repas. Tous les jours.
Le problème : il le coupait à l’eau
Voilà le détail qui a fait grincer des dents tous les amateurs de Bourgogne depuis deux siècles. Napoléon, qui buvait quotidiennement l’un des plus grands vins du monde, le coupait systématiquement avec de l’eau.
Son secrétaire particulier Bourrienne le confirme dans ses Mémoires. Le Chambertin était présent à chaque repas, mais jamais pur. Napoléon appelait son champagne coupé à l’eau sa « limonade ». On peut supposer que son Chambertin recevait le même traitement.
Les raisons de cette habitude sont probablement pragmatiques. Napoléon souffrait de maux de ventre chroniques, une sensibilité digestive qui l’accompagna toute sa vie et qui explique en partie ses repas expéditifs. Boire du vin pur à chaque repas, tous les jours, pendant des années de campagne militaire, avec les conditions de vie que ça implique, n’était pas nécessairement la meilleure idée pour un estomac fragile. Couper le vin à l’eau était une pratique courante dans l’Antiquité et encore répandue au XVIIIe siècle, notamment pour les raisons hygiéniques qu’on a mentionnées dans d’autres articles.
N’empêche. Couper du Chambertin à l’eau. Les vignerons de Gevrey-Chambertin en frémissent encore.
De l’Égypte à Moscou, le Chambertin suivait partout
Ce qui est remarquable dans la relation de Napoléon avec ce vin, c’est son caractère absolument inconditionnel. Ce n’était pas un vin de cérémonie, pas une bouteille sortie pour impressionner les dignitaires. C’était le vin du quotidien, le vin de guerre.
Pour la campagne d’Égypte en 1798, Napoléon embarqua tellement de bouteilles de Chambertin qu’il ne réussit pas à les consommer toutes sur place. Les bouteilles restantes furent ramenées en France, et le vin se révéla toujours aussi excellent après le voyage, ce qui confirma selon lui son statut de grand vin de garde.
Lors de la campagne de Russie en 1812, par les grands froids qui décimaient la Grande Armée, l’aide de camp de Napoléon conservait une bouteille de Chambertin contre sa poitrine. Pas pour se réchauffer lui-même mais pour que le vin soit chambré quand l’Empereur voudrait boire. Un soldat qui garde du vin chaud contre sa peau dans les -20°C russes pour que son chef ait son Pinot Noir à la bonne température. C’est une image assez saisissante de ce que le Chambertin représentait dans l’entourage impérial.
Après Elchingen, quand Napoléon se retrouva à coucher dans un village où tous ses bagages avaient été pillés, il nota avec amertume la disparition de ses bouteilles de Chambertin parmi les pertes. Pas l’argenterie, pas les uniformes. Le vin.
Waterloo et le Chambertin manquant
C’est l’anecdote la plus connue et la plus délicieuse de cette histoire.
Le 18 juin 1815, à Waterloo, Napoléon affronte les armées coalisées de Wellington et de Blücher dans ce qui sera sa dernière bataille. Il perd. L’Empire s’effondre. L’exil à Sainte-Hélène commence.
La version française de l’explication est la suivante : ce jour-là, Napoléon n’avait pas bu son verre de Chambertin. Petite cause, grandes conséquences. La légende veut que ce manque ait affecté son jugement, son moral, sa capacité de commandement.
Les Anglais, victorieux à Waterloo rappelons-le et donc peu enclins à la magnanimité, ont une version différente. Selon eux, Napoléon aurait au contraire abusé de son vin préféré la nuit précédant la bataille et se serait présenté sur le champ de bataille dans un état peu compatible avec le commandement d’une armée. Il aurait même chuté de cheval.
Les deux versions se contredisent. Toutes les deux font du Chambertin le personnage central de la défaite la plus célèbre de l’histoire napoléonienne. C’est le vin qui gagne dans les deux cas.
Ce que le Chambertin est devenu
Aujourd’hui le Chambertin est l’un des vins les plus recherchés et les plus chers de Bourgogne. Une bouteille d’un domaine de référence comme le Domaine Rousseau, le Domaine Leroy ou le Domaine Ponsot se négocie entre 300 et plusieurs milliers d’euros selon le millésime. La parcelle fait 12,9 hectares en tout, répartis entre une quinzaine de propriétaires différents, ce qui en limite la production et maintient les prix à des niveaux stratosphériques.
La réputation napoléonienne n’est pas étrangère à cette cote. Le fait qu’un homme qui mangeait en dix minutes, qui se fichait éperdument de la gastronomie, qui coupait son vin à l’eau, ait tout de même choisi ce vin comme compagnon invariable de toute sa vie publique et militaire, dit quelque chose de l’évidence de sa qualité. Napoléon n’était pas impressionnable. Il n’achetait pas le Chambertin pour son prestige. Il l’achetait parce qu’il l’aimait vraiment.
C’est peut-être la meilleure recommandation qu’un vin puisse avoir.
Bois, partage, recommence. 🐸
