Il y a des disputes de couple qui durent des années. Et puis il y a la dispute entre Louis XIV et son médecin personnel à propos du Champagne, qui a duré six ans, mobilisé deux universités de médecine rivales, et fini par déterminer ce que toute la cour de Versailles allait boire pendant des décennies.
C’est l’histoire d’un roi qui adorait une boisson, et d’un médecin qui a fini par la lui interdire.
Le roi qui aimait trop bien manger
Louis XIV était, pour le dire simplement, un bon vivant doté d’un appétit redoutable. Dès sa naissance en 1638, ses nourrices le décrivent comme particulièrement vorace et vigoureux. Adulte, ses repas comptaient régulièrement entre six et huit services, chacun composé d’au moins neuf plats, avec une quantité impressionnante de gibier et de fruits. Le chocolat, encore une nouveauté exotique à l’époque, faisait aussi l’objet d’une consommation démesurée à sa table.
Côté boisson, le roi avait une préférence claire. Il goûte le Champagne pour la première fois en 1654 et en fait sa boisson favorite jusqu’en 1694, soit pendant quarante ans. À l’époque, le Champagne n’est pas encore systématiquement le vin pétillant qu’on connaît aujourd’hui : il existe en blanc ou en rouge, mousseux ou tranquille, et toute la cour en raffole. Il est consommé à table, utilisé en cuisine, et accompagne les soirées libertines organisées par le frère du roi, le duc d’Orléans.
Mais cette gourmandise a un prix. Le roi souffre de problèmes digestifs récurrents depuis son enfance, de fistules, de goutte, et son médecin personnel s’inquiète sérieusement de sa santé.
Fagon, l’homme qui a osé contredire le Roi-Soleil
Guy-Crescent Fagon devient le médecin de la dauphine en 1668, puis remplace son rival Antoine d’Aquin comme premier médecin du roi en novembre 1693. Fagon est un partisan convaincu des vins de Bourgogne, et il nourrit une méfiance profonde envers le Champagne, qu’il juge nuisible à la santé du souverain.
En 1689, déjà très inquiet de l’état de santé de Louis XIV qui décline progressivement à cause de ses excès de table, Fagon l’avait pressé d’arrêter sa consommation excessive de muscat et de champagne. Le roi n’avait pas vraiment écouté. Mais à la fin de l’année 1694, alors que la goutte fait souffrir Louis XIV de façon insupportable, Fagon obtient enfin ce qu’il voulait depuis des années : il fait remplacer le Champagne sur la table royale par du vin vieux de Bourgogne.
Le roi cède, mais pas de gaieté de cœur. Les textes de l’époque le décrivent en train de devoir « vaincre la peine qu’il lui faisait au goût » pour s’habituer à ce changement forcé. Fagon avait gagné, mais Louis XIV n’avait clairement pas envie de perdre son Champagne.
Une querelle entre deux universités rivales
Ce qui rend cette histoire vraiment savoureuse, c’est qu’elle ne se limite pas à un désaccord entre un roi et son médecin. C’est en réalité une bataille intellectuelle qui dure de 1650 à 1730, et qui oppose deux écoles de médecine françaises rivales : la faculté de médecine de Paris, qui défend les vins de Bourgogne, et celle de Reims, qui défend évidemment les Champagnes, sa région de production.
Les arguments des deux camps sont d’une créativité remarquable. Fagon, côté bourguignon, accuse le Champagne de contenir trop de tartre, ce qui le rendrait dangereux pour les nerfs même s’il flatte agréablement le palais. Les médecins de Reims répliquent en 1706 par une thèse anonyme particulièrement cinglante, affirmant que les habitants de Bourgogne sont « la plupart goutteux, bossus, galeux, et infectés des autres vices de la peau ». Les Champenois, eux, se vantent de leur « bonne constitution » et du fait qu’on ne trouve chez eux « ni goutteux, ni valétudinaires ».
C’est une querelle médicale qui ressemble furieusement à une rivalité de supporters de football, sauf que les arguments invoquent la goutte plutôt que le palmarès en coupe d’Europe.
Le retour du Champagne et sa victoire finale
L’histoire ne s’arrête pas à la victoire de Fagon en 1694. Quand Louis XIV meurt en 1715 et que la Régence s’installe, le Champagne fait un retour triomphal à la cour, cette fois sous sa forme pleinement effervescente. En 1722, lors du sacre de Louis XV, du Champagne mousseux est servi en flacons. En 1728, un décret royal autorise enfin l’expédition du Champagne en bouteille plutôt qu’en tonneau, ce qui change radicalement sa diffusion commerciale.
Louis XV, et plus encore son entourage, redevient totalement acquis au Champagne. La marquise de Mailly, qui organisait des petits soupers dans les appartements privés de Versailles, en avait communiqué le goût au roi. Ces soirées étaient si arrosées que des récits de l’époque racontent des défis entre buveurs où il fallait littéralement faire sortir les convives ivres, vainqueurs comme vaincus, portés par des serviteurs.
Madame de Pompadour, favorite de Louis XV, résume parfaitement l’engouement de l’époque avec une formule devenue célèbre : le Champagne serait selon elle le seul vin « à laisser les femmes belles, après l’avoir bu ».
Ce que cette querelle a changé pour toujours
Cette dispute vieille de plusieurs siècles a une conséquence qui dure jusqu’à aujourd’hui : elle a contribué à façonner durablement le prestige des deux régions viticoles françaises les plus associées au luxe et à la fête, la Bourgogne et la Champagne, chacune ayant dû défendre sa légitimité face à l’autre devant le roi de France lui-même.
Elle illustre aussi quelque chose de plus large sur l’histoire du vin : les recommandations médicales ont rarement été neutres ou purement scientifiques. Fagon défendait peut-être sincèrement ce qu’il croyait être la santé du roi, mais il défendait aussi, sans doute inconsciemment, les intérêts économiques et symboliques d’une région contre une autre. Le vin n’a jamais été qu’une question de goût. C’est aussi, depuis toujours, une question de pouvoir, de prestige, et visiblement de querelles d’ego entre médecins royaux.
Louis XIV, lui, a fini par accepter le Bourgogne. Mais on ne sait toujours pas s’il en a vraiment aimé le goût, ou s’il s’est simplement résigné à vivre avec un roi qui buvait moins bien que celui qu’il avait été.
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