Bordeaux, doit-on arracher toutes les vignes ?

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Réponse courte à la question du titre : non. Mais il fallait bien un titre provocateur pour vous attirer ici.

En revanche, il y a beaucoup de choses à revoir à propos de Bordeaux, et j’ai de quoi dire. Critiquer Bordeaux pour moi c’est un peu comme critiquer un de ses parents. C’est dur parce qu’on l’aime, mais il y a tellement de choses à dire tant on le connaît. Ici on se penchera sur la crise que traverse le Bordelais, à qui la faute, pourquoi, et comment on pourrait essayer de traverser tout ce merdier.

Ce qui se passe concrètement

Les chiffres d’abord, parce qu’ils sont nécessaires pour mesurer l’ampleur de ce qu’on est en train de vivre.

Sur la saison 2024-2025, 3,2 millions d’hectolitres de vins ont été vendus à Bordeaux, en baisse de 7% par rapport à l’année précédente. Depuis 2000, les sorties de chais ont chuté de 33%. Un million d’hectolitres de surproduction structurelle écrase le marché, particulièrement sur les appellations Bordeaux et Bordeaux Supérieur. Une barrique de vin se vend aujourd’hui 200€ sur le marché. Il en coûte 1 500€ à produire. La vente à perte est devenue le quotidien insoutenable de la majorité des vignerons.

En 2023 et 2024, près de 10 000 hectares de vignes ont été arrachés en Gironde, faisant passer la surface du vignoble bordelais sous les 100 000 hectares pour la première fois depuis quatre décennies. Environ un viticulteur sur cinq a déposé un dossier d’aide à l’arrachage. Et selon FranceAgriMer, un besoin d’arrachage supplémentaire de 8 385 hectares subsiste, dont 7 500 réclamés par la Gironde seule.

Le 18 décembre 2025, les Jeunes Agriculteurs girondins manifestaient encore dans les rues pour dénoncer l’abandon public. Trois ans après une première manifestation similaire. Rien n’avait vraiment changé entre les deux.

À qui la faute ? Tout le monde. Et personne en particulier.


C’est là où l’histoire devient complexe, parce qu’il n’y a pas un seul coupable à désigner. C’est un alignement de mauvaises décisions, de tendances ignorées et de mauvaise chance qui a produit cette situation.

La faute au système des primeurs d’abord. Ce système, censé permettre aux châteaux de vendre leur vin en avance avant même la mise en bouteille, est devenu une machine à spéculation déconnectée du vin lui-même. Les semaines des primeurs à Bordeaux ressemblent aujourd’hui à un défilé de journalistes spécialisés qui dégustent des vins qui n’existent pas encore dans des conditions qui n’ont rien à voir avec ce que sera la bouteille dans dix ans. Et les notes attribuées reflètent souvent davantage la réputation du château que ce qu’il y a réellement dans le verre. On ne parle plus de vin. On parle d’argent, de marchés, de futures. Un grand nom vendra toujours bien ses primeurs quelle que soit la qualité réelle du millésime, et un château moins coté aura du mal à placer les siens même dans un grand millésime. Le vin lui-même a disparu de l’équation.

La faute aux négociants ensuite, ou plutôt à la situation impossible dans laquelle ils se trouvent. Le système de la Place de Bordeaux, avec ses négociants qui achètent aux châteaux pour revendre aux importateurs du monde entier, a fonctionné pendant des siècles. Mais ces négociants se sont endettés massivement pour constituer des stocks dans les années fastes, pariant sur un marché qui s’est effondré. Obligés de rembourser des crédits à des taux en hausse, beaucoup ont été contraints de racheter des châteaux ayant déjà un nom pour subsister, gonflant artificiellement les prix d’acquisition de propriétés qui ne valent plus ce qu’elles coûtent à produire.

La faute aux grandes familles bordelaises, ou devrais-je dire la cosa nostra. Il faut appeler les choses par leur nom. Une poignée de familles historiques contrôle les règles du jeu à Bordeaux depuis des générations. Elles rachètent les propriétés en difficulté, absorbent les hectares qui se libèrent, et se cramponnent à leur réputation comme à une rente perpétuelle. Ces noms qu’on connaît tous, qu’on respecte parfois, qu’on admire souvent de loin, sont aussi des structures de pouvoir économique qui ont tout intérêt à ce que les règles du jeu ne changent pas.

Ne leur demandez surtout pas comment ils traitent leurs employés et leurs stagiaires. La réponse serait inconfortable. Beaucoup de ces familles vivent dans un monde parallèle où le prix d’une bouteille ne correspond plus à aucune réalité de production, où la main d’oeuvre est flexible et peu valorisée, et où la transmission des connaissances ne se fait plus vraiment parce qu’on n’a plus le temps ni l’envie d’investir dans les gens qui font le vin. C’est là qu’on a perdu quelque chose d’essentiel : l’essence même de la viticulture, ce lien entre les hommes, la terre et le vin qui faisait de Bordeaux autre chose qu’une industrie.

Ne vous inquiétez pas pour ces familles. Pour la plupart, l’argent coule à flots. Ce sont les vignerons de taille moyenne, ceux qui n’ont pas un nom de château classé pour se protéger, qui portent le poids de la crise sur leurs épaules.

La faute aux cépages et à leur propre succès aussi. Le Cabernet Sauvignon et le Merlot, piliers de l’assemblage bordelais, sont devenus les cépages les plus plantés au monde. USA, Chine, Australie, Chili, Argentine : là où il y a de la vigne, il y a du Merlot et du Cabernet Sauvignon. Ce que Bordeaux a inventé, le monde entier l’a copié, souvent en mieux adapté à son climat et à ses coûts de production locaux. Le consommateur américain ou australien n’a aucune raison de payer le supplément Bordeaux pour un assemblage Cab-Merlot quand il trouve la même chose produite à deux heures de chez lui pour la moitié du prix.

Ce qui est cruel dans cette histoire, c’est que l’assemblage bordelais est d’une complexité et d’une finesse remarquables quand il est bien exécuté. La façon dont le Cabernet Sauvignon apporte sa structure et sa longévité, le Merlot sa rondeur et son fruit, le Cabernet Franc sa fraîcheur florale, le Petit Verdot ses épices, c’est un équilibre subtil qui demande des décennies de maîtrise. Sauf que le monde entier a appris à copier la recette sans comprendre pourquoi elle fonctionnait. Et maintenant le nom des cépages est devenu banal, usé jusqu’à la corde, associé à des vins industriels qui n’ont rien à voir avec un grand Pauillac ou un Pomerol de référence.

La faute à la surproduction ensuite. Pendant des décennies, Bordeaux a planté comme si la demande mondiale de vin rouge allait croître indéfiniment. Les années 1990 et 2000 étaient fastes. Les marchés américain, asiatique et européen avalaient tout. On a planté, planté encore, créé des appellations génériques Bordeaux et Bordeaux Supérieur en quantités industrielles, avec des rendements élevés et des prix bas. Le problème c’est qu’on a construit une filière de masse sur la base d’une demande qui n’était pas structurelle mais conjoncturelle.

La faute à la Chine ensuite. Le marché chinois a été le grand espoir des années 2000 et 2010. Les importations chinoises de Bordeaux ont explosé, portées par une classe moyenne qui voyait dans le vin rouge français un symbole de statut social. Puis les relations commerciales entre la France et la Chine se sont dégradées, les droits de douane ont augmenté, et la demande chinoise s’est effondrée aussi vite qu’elle était apparue. Des pans entiers de la production bordelaise avaient été calibrés pour ce marché. Ils se sont retrouvés sans débouché du jour au lendemain.

La faute au changement générationnel, qu’on a évoqué récemment ici même. En France, la consommation de vin par habitant a chuté d’environ 70% depuis les années 1960. Aujourd’hui il faudrait rassembler la consommation de plusieurs jeunes pour égaler celle d’une personne de 60 ans. Les nouvelles générations boivent moins, différemment, et quand elles choisissent le vin elles se tournent souvent vers des vins nature, des vins orange, des appellations confidentielles qui font figure de découverte, pas vers un Bordeaux générique à 5€ qui incarne tout ce qu’elles fuient dans la consommation traditionnelle.

La faute à l’image aussi. Bordeaux souffre d’un paradoxe douloureux. D’un côté, les grands châteaux du Médoc et de Saint-Émilion continuent de vendre leurs premiers et seconds vins à des prix stratosphériques à des collectionneurs du monde entier. Le Château Petrus, Mouton Rothschild, Angélus, Cheval Blanc n’ont aucun problème commercial. De l’autre, les appellations de base, Bordeaux, Bordeaux Supérieur, Entre-deux-Mers, qui représentent l’immense majorité du vignoble en surface, sont en chute libre totale. Cette dualité est catastrophique pour l’image globale de la région. Le consommateur ordinaire associe Bordeaux à des vins génériques peu inspirants, alors que le connaisseur voit des prix inaccessibles. Les deux extrêmes se nourrissent mutuellement et écrasent tout ce qui est entre les deux.

La faute au manque de renouvellement stylistique enfin. Le Bordeaux de base a longtemps été synonyme de rouge tannique, boisé, austère dans sa jeunesse. Exactement le profil le moins adapté aux nouvelles attentes des consommateurs qui privilégient la fraîcheur, la buvabilité immédiate, la légèreté. Des régions comme le Beaujolais, la Loire ou l’Alsace ont su proposer des vins accessibles dès leur jeunesse. Bordeaux, enfermé dans ses codes stylistiques, a tardé à s’adapter.

Ce qui essaie d’exister comme solution

L’arrachage subventionné est la réponse immédiate. L’idée est simple : réduire l’offre pour rééquilibrer le rapport avec la demande. C’est douloureux mais nécessaire selon la majorité des experts. Pour certains vignerons c’est une porte de sortie digne, une façon de récupérer une aide publique pour se reconvertir vers autre chose. Pour d’autres c’est un signal décourageant, la preuve que la filière abandonne ses propres membres.

La distillation des excédents permet de désengorger les chais en transformant les volumes invendus en alcool industriel. C’est un répit, pas une solution. Au Château Lartigues Cèdres, Jules-Antoine a installé un alambic pour produire du gin et de la Fine de Bordeaux, une eau-de-vie locale vieillie en fût. C’est le genre d’initiative individuelle qui montre que certains vignerons n’attendent pas que les institutions leur sauvent la mise.

La diversification stylistique commence à s’imposer progressivement. Des châteaux travaillent à produire des rouges plus légers, moins boisés, plus immédiatement accessibles. Des blancs secs sont de plus en plus mis en avant, le Bordeaux blanc n’ayant jamais vraiment eu la place qu’il méritait dans la communication de la région. Le rosé de Bordeaux essaie de percer.

Le repositionnement sur les circuits courts et l’œnotourisme offre une alternative à certains domaines. Vendre directement au consommateur, développer l’accueil à la propriété, créer une expérience autour du vin plutôt que de se battre dans un marché de masse où on ne peut pas gagner.

Ce qu’il faudrait vraiment faire

Ici on sort du domaine des certitudes pour entrer dans celui des opinions. La mienne, au risque de froisser quelques susceptibilités.

Bordeaux a besoin d’accepter qu’il ne sera plus jamais ce qu’il a été dans les années 1990 et 2000. Ce n’est pas une défaite, c’est une réalité de marché. La question n’est pas de retrouver les volumes d’antan, c’est de construire un vignoble plus petit, plus qualitatif, plus diversifié, et mieux adapté aux goûts actuels.

L’arrachage n’est pas une honte. C’est du courage. La vigne n’est pas une religion. Quand le marché change structurellement, la production doit s’adapter, et ça veut parfois dire arrêter de planter certaines choses pour planter autre chose, ou ne rien planter du tout. Un vigneron qui arrache ses vignes et se reconvertit en maraîchage bio ou en production de légumes anciens n’a pas trahi Bordeaux. Il a pris une décision courageuse dans un marché difficile.

La communication doit changer. Bordeaux continue de communiquer sur son prestige et son histoire au moment précis où les consommateurs de 25 à 40 ans veulent de l’authenticité, de la découverte et des vignerons qui leur parlent sans intermédiaire. Les institutions bordelaises doivent arrêter de parler aux collectionneurs pour commencer à parler aux jeunes buveurs curieux qui cherchent autre chose que ce que le supermarché leur propose.

Ce qui me donne de l’espoir

Malgré tout ce qui précède, et je voulais finir là-dessus parce que ce blog n’est pas un blog de désespoir, Bordeaux reste Bordeaux.

C’est la région qui a produit certains des plus grands vins de l’histoire humaine. C’est un terroir d’une richesse extraordinaire, des sols de graves du Médoc à l’argile bleue de Pomerol, en passant par les calcaires de Saint-Émilion. C’est une accumulation de savoir-faire de plusieurs siècles que personne ne peut effacer en quelques années de crise commerciale.

La crise que traverse Bordeaux est douloureuse, réelle et probablement durable. Mais elle est aussi l’occasion d’une remise en question que la région n’aurait jamais faite spontanément dans la prospérité. Les vignobles qui sortiront de l’autre côté seront probablement plus intéressants, plus diversifiés et plus proches de ce que les consommateurs cherchent.

Bordeaux ne mourra pas. Il changera. Et honnêtement, c’était nécessaire.

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Un commentaire

  1. Bonjour, merci pour cet article honnête. Je travaille dans le Bordelais et je reconnais malheureusement ce que vous décrivez. Content de voir que la nouvelle génération réfléchie comme cela. Bonne continuation…

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