Agroforesterie : la mode bio des riches ou une vraie solution pour le vin français ?

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Si tu n’as jamais entendu le mot « agroforesterie », ne t’inquiète pas, c’est normal, c’est un terme technique qui sonne comme un cours d’agronomie. Mais le concept derrière est en réalité d’une simplicité presque embarrassante : c’est l’idée de remettre des arbres dans les vignes.

C’est tout. Et pourtant ça change beaucoup de choses.

Ce qu’est exactement l’agroforesterie viticole

L’agroforesterie désigne une pratique agricole qui associe des cultures, ici la vigne, avec la présence d’arbres dans le même espace. Pour la viticulture spécifiquement, on utilise parfois le terme de vitiforesterie. Concrètement, ça peut prendre plusieurs formes : des rangées d’arbres intercalées entre les rangs de vigne, des haies arbustives en bordure de parcelle, ou des arbres isolés plantés directement dans les rangs.

Les essences choisies varient selon le sol et le climat : ça peut être des arbres fruitiers comme des pommiers ou des pruniers, ou des essences forestières comme des chênes ou des frênes. L’idée n’est pas de planter une forêt à côté d’un vignoble, mais d’intégrer l’arbre directement dans l’écosystème de production, en s’inspirant de la façon dont fonctionnent naturellement les milieux forestiers.

Ce qui rend cette pratique particulièrement intéressante, c’est qu’elle n’a rien de nouveau. C’est en réalité un retour en arrière.

Comment on en est arrivé à des vignes sans un seul arbre

Pour comprendre pourquoi l’agroforesterie fait aujourd’hui figure d’innovation, il faut comprendre ce qui s’est passé dans les campagnes françaises entre les années 1960 et 1980. Cette période s’appelle le remembrement agricole, et c’est l’un des bouleversements les plus radicaux qu’a connu le paysage rural français au XXe siècle.

L’objectif officiel était de moderniser l’agriculture française. En 1946, la France comptait 145 millions de parcelles agricoles, avec une taille moyenne de seulement 0,33 hectare. Avec des parcelles aussi petites et morcelées, l’utilisation des tracteurs et des machines agricoles modernes était quasiment impossible et peu rentable. L’État a donc lancé un vaste programme de réorganisation foncière pour regrouper ces petites parcelles en exploitations plus grandes, plus rationnelles, mieux adaptées à la mécanisation.

Le problème c’est que pour créer ces grandes parcelles uniformes, il a fallu araser les talus, combler les fossés et surtout arracher massivement les haies et les arbres qui structuraient historiquement le paysage agricole français. Le remembrement a atteint son pic à la fin des années 1960, avec plus de 500 000 hectares remembrés chaque année. Entre 1945 et 1985, on estime que 835 000 kilomètres de haies et de talus ont disparu du territoire français, principalement dans la moitié nord du pays.

Dans les années 1960, la France comptait environ 2 millions de kilomètres de haies. Aujourd’hui, près des trois quarts ont été détruits. Le rythme de destruction a atteint jusqu’à 45 000 kilomètres de haies arrachés par an entre 1975 et 1987.

Le résultat de cette politique a été un changement de paysage radical : on est passé d’une mosaïque de petits écosystèmes variés, mêlant céréales, prairies, vergers, arbres et cultures, à de vastes étendues monoculturales, sans obstacle, optimisées pour le passage des machines agricoles. Les vignobles n’ont pas été épargnés. Les arbres qui ponctuaient historiquement les parcelles viticoles ont été arrachés par milliers pour laisser place à des rangs de vigne à perte de vue, sans aucune autre forme de végétation.

Pourquoi cette absence d’arbres pose problème aujourd’hui

Pendant longtemps, cette monoculture intensive n’a pas semblé poser de problème majeur. Mais avec le changement climatique, l’appauvrissement progressif des sols et la multiplication des épisodes de sécheresse et de canicule, les vignerons commencent à redécouvrir ce que leurs grands-parents savaient déjà : un arbre, ce n’est pas juste un obstacle pour le tracteur, c’est un outil de production à part entière.

Les bénéfices documentés de la présence d’arbres autour des vignes sont nombreux et concrets. Les racines des arbres favorisent l’infiltration de l’eau dans le sol et réduisent considérablement le ruissellement, limitant l’érosion qui emporte chaque année une partie de la terre arable des parcelles en pente. La décomposition naturelle des feuilles et des branches enrichit le sol en matière organique, créant une terre plus vivante et plus fertile sur le long terme, sans avoir besoin d’apports chimiques supplémentaires.

Les arbres jouent aussi un rôle de régulateur climatique à l’échelle de la parcelle. Leur ombre protège les vignes des excès de chaleur et limite les pics de température au sol, ce qui devient particulièrement précieux lors des vagues de canicule qui se multiplient. Ils atténuent également la force du vent, réduisent l’évaporation de l’eau du sol et contribuent à maintenir un taux d’humidité plus stable autour des ceps.

Sur le plan de la biodiversité, l’effet est tout aussi important. Les haies et les arbres accueillent une faune variée, notamment des oiseaux qui se nourrissent des insectes ravageurs de la vigne comme la cicadelle ou le ver de la grappe, réduisant naturellement le besoin en insecticides. Cette présence d’auxiliaires naturels permet aussi de limiter le recours aux produits phytosanitaires de façon générale, ce qui rejoint des problématiques de santé publique qu’on a déjà abordées sur ce blog.

Il y a enfin un argument économique direct : un arbre fruitier ou forestier planté dans ou autour d’une parcelle peut devenir une ressource complémentaire, en vendant ses fruits ou son bois à terme, en plus du vin produit sur la même surface.

Ce qui se passe concrètement dans les vignobles français

La prise de conscience n’est pas que théorique. À Bordeaux, où 75% des surfaces viticoles étaient déjà certifiées par une démarche environnementale en 2022, plusieurs domaines se sont lancés concrètement dans l’agroforesterie : le Château Anthonic à Moulis-en-Médoc, la cave coopérative Bordeaux Families à Sauveterre-de-Guyenne, ou le Château des Anneraux à Lalande-de-Pomerol, pour ne citer que quelques exemples.

Des initiatives collectives accompagnent ce mouvement individuel. L’association Arbres et Paysages en Gironde œuvre activement pour la replantation de haies champêtres et d’arbres dans le vignoble bordelais. Le programme Big Ensemble s’est fixé un objectif ambitieux : planter 300 000 arbres dans le vignoble bordelais. Le programme Gironde Verte, créé en 1992 par le Conseil Interprofessionnel du Vin de Bordeaux et soutenu par l’Éducation nationale, sensibilise même les enfants à ces enjeux de biodiversité viticole.

Au niveau national, l’Institut Français de la Vigne et du Vin et l’INRAE mènent des recherches approfondies pour adapter cette pratique aux contraintes de la viticulture moderne, notamment la compatibilité avec le gabarit des machines agricoles et les besoins de la récolte mécanisée. Parce que remettre des arbres dans les vignes du XXIe siècle ne peut pas se faire exactement comme au XIXe siècle : il faut penser l’espacement, les essences, et l’organisation pour que ça reste compatible avec une exploitation moderne et rentable.

Est-ce qu’on parle d’un vrai sujet ou d’un coup de communication ?

Il faut se poser la question honnêtement, parce qu’elle vient naturellement. L’agroforesterie a tout pour devenir un argument marketing facile : on plante deux ou trois arbres en bordure d’une parcelle de 50 hectares, on prend une jolie photo pour le site internet du domaine, et on peut désormais écrire « démarche agroécologique » sur l’étiquette, sans que ça change grand-chose à la réalité de l’exploitation.

Ce risque existe, et certains domaines l’utilisent probablement de cette façon. Mais ce serait une erreur de réduire l’agroforesterie à ça. Les projets sérieux, ceux menés avec l’INRAE ou l’Institut Français de la Vigne et du Vin, ne se contentent pas de planter symboliquement quelques arbres pour la photo. Ils intègrent des dizaines, parfois des centaines d’arbres adaptés au milieu, organisés selon des logiques précises de rangées ou de haies pensées pour avoir un effet mesurable sur le microclimat, l’érosion et la biodiversité de la parcelle entière.

La différence entre le greenwashing et la vraie démarche se mesure assez simplement : est-ce que l’arbre est pensé comme un outil de production intégré au système, ou comme un argument de communication isolé du reste de l’exploitation ? Un domaine qui plante 300 arbres sur 20 hectares, qui adapte ses pratiques de taille et d’entretien autour de cette présence végétale, et qui accepte de perdre un peu de surface cultivable au profit de cette infrastructure verte, ne fait pas la même chose qu’un domaine qui plante un chêne isolé à l’entrée du parking pour la brochure touristique.

Le vrai test, c’est le temps. Le greenwashing se contente d’une photo. L’agroforesterie sérieuse accepte d’attendre trente ans pour voir une haie pleinement fonctionnelle. Ce n’est pas le genre d’investissement qu’on fait pour impressionner un client de passage.

Une nuance importante : ce n’est pas une solution miracle instantanée

Il faut être honnête sur un point : planter une haie ou des arbres ne produit pas d’effet immédiat. Une haie pleinement efficace, avec sa diversité d’arbres et d’arbustes, met environ trente ans à se construire complètement. Ce n’est pas un geste qu’on fait pour résoudre un problème cette année, c’est un investissement de long terme, pensé pour les décennies à venir, voire pour les générations suivantes de vignerons.

C’est aussi pour ça que cette pratique reste encore marginale à l’échelle du vignoble français dans son ensemble. La majorité des parcelles viticoles françaises restent aujourd’hui en monoculture pure, héritage direct du remembrement d’il y a soixante ans. Mais la dynamique est clairement amorcée, portée à la fois par des considérations climatiques de plus en plus pressantes et par une volonté de renouer avec des pratiques agricoles que la France avait abandonnées au nom de la productivité à court terme.

Ce qu’il faut retenir

L’agroforesterie dans les vignes n’est pas une mode New Age inventée par des vignerons bio en quête d’image verte. C’est le retour pragmatique à une organisation du paysage agricole que la France a délibérément détruite il y a quelques décennies pour des raisons de mécanisation, et dont on redécouvre aujourd’hui qu’elle avait des fonctions essentielles qu’on avait simplement oubliées.

L’arbre n’a jamais été l’ennemi de la vigne. Il a juste fallu soixante ans et une bonne dose de réchauffement climatique pour s’en souvenir.

Bois, partage, recommence. 🐸

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